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jeudi 18 février 2016

L'autorité, la punition


L'autorité, la punition

J'ai fait cette intervention devant l'ensemble du personnel de L'Institut Médico-Educatif pour inaugurer une réflexion d'équipe sur la double question de l'autorité et de la punition.
Je m’adressais autant aux chauffeurs des bus de ramassage qu'aux éducateurs spécialisés et à mes collègues psychologues. J'ai été sollicité car ma position de thérapeute des enfants et adolescents est un peu en dehors de l'équipe. La confidentialité des noms est préservée.
Si par cas vous me citiez, ce dont je serais très honoré, merci de préciser comme source l'adresse de mon blog.
Plan :

Les effets de la loi dans le psychisme humain ; le surmoi
Ne pas être seul
La spécificité des jeunes accueillis à l'IME
La transgression
La réponse de l'adulte
La sanction


L'autorité, la punition


Les effets de la loi dans le psychisme humain

La loi c'est ce qui s'applique à tous y compris à l'adulte, sinon c'est l'arbitraire, le caprice du plus fort. La loi d'un seul n'est pas la loi symbolique structurante, qui permet au sujet de se construire. Freud a écrit dans son ouvrage »Totem et tabou » une fiction pour en expliquer le rôle dans le psychisme humain. Il décrit un temps antérieur à la société où le père de la horde n'était pas soumis à la loi et ce père jouisseur s'accaparait les femmes. Les fils s'allient et le tuent mais par culpabilité et crainte superstitieuse d’une rétorsion ils posent l'interdit de l'inceste. : La sœur, la mère sont interdites du coup toutes les autres femmes sont autorisées. C'est cela l’œdipe, un interdit et une ouverture au monde, et cela se transmet de génération en génération. Mais qu'est-ce qui se transmet?

Freud a théorisé un fonctionnement du psychisme humain partagé entre trois instances : le Moi, le ça et le Surmoi. Le Moi est l'instance consciente il est pris en étau entre la poussée constante du ça qui serait le réservoir des pulsions et les exigences du Surmoi. Freud a dit que le surmoi était l'héritier, la conséquence de l’œdipe. C'est à dire que l'enfant incorpore les interdits posés par les parents dans sa personnalité et que ces interdits sont représentés dans la personnalité par une instance que Freud a désignée comme le Sur-moi.
La force du surmoi ne tient pas dans la nature des interdits ou leur étendue mais dans le poids donné à ces interdits par les parents.
Les parents énoncent les interdits mais surtout ils transmettent une attitude face à ces interdits, ils leur donnent un certain poids. Est-ce que sont des repères, ou un absolu écrasant ? En fait les parents transmettent à l'enfant leur propre rapport à la loi c'est à dire que ce qui se transmet d'une génération à l'autre c'est du côté du surmoi, et comme le surmoi est inconscient, ce qui se transmet est de l'ordre de l’inconscient. La transmission se fait d’inconscient à inconscient. Le poids que l'on donne à une règle à l'autorité tient à quelque chose qui nous est inconscient même si on rationalise l'attitude que l'on a vis à vis des enfants.
Pourquoi je vous dis cela, et bien pour vous faire entendre que les enjeu en matière d'exercice de l'autorité ne sont pas tous rationnels.

Alors tout serait joué puisque cela nous échappe en partie?
Non, mais cela remet à leur place les certitudes que l'on peut avoir, cela éclaire pourquoi l'exercice de l'autorité est quelque chose de compliqué. Celui qui l'exerce subit la pression de son propre surmoi qui lui commande de réussir dans cet exercice de l'autorité ou pire qui ne lui en donne pas les moyens en contradiction avec son désir conscient.
Bon je ne vous engage pas à faire une psychanalyse car cela prend beaucoup de temps et ce serait absolument abusif, mais vous pouvez repérer ce qui ne marche pas, les erreurs que vous répétez. La répétition, ça c’est un indice précieux, c'est le signe de quelque chose d'inconscient qui insiste et qui de dévoile dans ses effets.
On a souvent du bénéfice à prendre conscience de ses attitudes parfois ambivalentes ou au contraire implacables qui sous-tendent son rapport à l'autorité, cela permet de faire autrement, d'être plus souple. Face aux jeunes chacun est renvoyé à ses propres expériences, son propre rapport à l'autorité.

Ne pas être seul
C'est pourquoi le travail en équipe a son importance car les différents styles se tempèrent, permettent un jeu.
Chacun est légitimé par la fonction qu'il remplie au sein de l'institution,
Nous voici devant une grande question : la légitimité de l'autorité. Non pas la façon dont chacun dans le secret de sa dialogue intérieur se sent plus ou moins sur de lui, ça nous en avons parlé, mais la légitimité que nous recevons, que nous incarnons.
Car cela s’incarne, cela se joue avec le corps, comme un rôle au théâtre. On n’est pas le chef, on en fait fonction. Croire le contraire a un petit côté délirant certains dictateurs font cela très bien.
Le rôle que l’on joue vient de la place institutionnelle que l’on occupe, que l'institution nous a confiée. Cela parait bateau de le dire mais ce n’est pas sans conséquences car les buts que l’on poursuit ne sont pas les mêmes si on est chauffeur au volant d’un véhicule, éducateur dans un groupe ou alors psychothérapeute en séance individuelle.
Le chauffeur ne peut pas lâcher son volant pour aller se pencher sur cet ados qui s’agite, l’éducateur sera attentif au malaise qui s’exprime par cette agitation perturbatrice d’un groupe qu’il ne perd pas de vue au risque de faire le grand écart et le thérapeute sera en séance soucieux de ne pas être réduit à des positions éducatives. Pour autant il ne s'agirait pas que l'autorité repose sur les épaules des seuls éducateurs qui risqueraient d'être amenés à des positions de maintient de l'ordre qui les feraient vivre comme des persécuteurs par les enfants.
Chacun joue sa partition comme dans un orchestre et n’a pas besoin de voir les autres pour savoir si que ce qu’il fait trouve sa place dans l’ensemble. Mais pour cela il faut s'accorder avec les collègues sinon c’est la cacophonie et la débandade.
Bon la métaphore de l’orchestre a ses limites car il s’agit davantage d’une harmonie et d’une fluidité des interprétations que d’une virtuosité car il n’y pas de partition écrite, c’est une improvisation collective. L’avantage c’est que les couacs individuels sont régulés par l'équipe et peuvent même avoir un effet créatif.
Les notions d’improvisation, de ratage mais de la bonne façon sont importantes dans l’exercice de l’autorité tel qu’il me semble devoir se pratiquer dans une institution à but thérapeutique.

La spécificité des jeunes accueillis à l'IME.

Ce que je vous ai expliqué à propos du surmoi concerne les personnes dont la personnalité s'est structurée assez banalement sur un mode névrotique mais il n'en est pas de même pour les enfants psychotiques. C'est à dire qu'ils n'ont pas de surmoi œdipien mais ont un surmoi archaïque. Freud qui est le premier à concevoir la notion de surmoi faisait de celui-ci la conséquence de l’œdipe, Mélanie Klein qui est de la génération suivante de psychanalystes et qui a décrit les stades primitifs de la formation de la personnalité a théorisé l'existence d'un surmoi archaïque lié aux premières exigences parentales, par exemple lors de l'apprentissage de la propreté.
Le petit enfant cède aux exigences parentales du fait de sa dépendance et de la supériorité de l'adulte qui lui impose des contraintes. Ce qui fonctionne alors c'est une relation calquée sur la loi du talion œil pour œil, dent pour dent, donc au début de la vie le représentant de l'autorité est extérieur alors que pour les névrosés il s'incorpore à la personnalité durant l’œdipe.
Cela ne fait pas du psychotique qui en est resté à un surmoi archaïque un être incontrôlable en l'absence d'autorité. Cela en partie parce que ce surmoi archaïque s'est mis en place à un age où enfant il n'était pas de taille face à l'adulte. Comme tout enfant il est dans un rapport de d'infériorité à l'autorité d'autant que prennent le relais des identifications : par exemple Christophe qui se décrit comme « un gentil ». Alors il fait le gentil, vous comprenez ce que cela a de plaqué, de plus c'est une injonction difficile à tenir alors quand il y échoue son agressivité se retourne contre lui-même, au risque du passage à l'acte suicidaire.
Pour le psychotique l'adulte de l'institution qui se montre trop exigent peu facilement incarner un Autre tout puissant, féroce à l'image de son surmoi archaïque. Et cela peut instaurer un style de relation que reproduisent les jeunes entre eux.
De plus ce sont des enfants qui ont toujours des traits paranoïaques avec le sentiment que l'Autre le surveille.
Du coup le regard a une importance particulière, il est menaçant. Exiger d'un enfant psychotique qu'il vous regarde c'est mettre l'accent sur le regard dans sa dimension persécutrice et c'est d'une grande violence.

La transgression
Dans la vie nous sont confrontés rarement à des lois, car elles définissent principalement ce qui est interdit, beaucoup plus souvent à des règlements car ils décrivent non seulement ce qui est interdit mais ce qu'il faut faire et nous sommes confrontés le plus souvent aux règles implicites de relation avec les autres, aux règles sociales. Les règles sociales sont implicites, souples et mouvantes et fixent comment il faut se comporter avec autrui, en société, suivant avec qui et dans quel contexte.
Grandir c'est faire sans cesse de nouveaux apprentissages, repousser sans cesse les limites. C'est le propre de l'adolescence il ceux que nous prenons en charge sont aussi des adolescents qui ont besoin eux aussi de faire leur apprentissages, de se frotter aux lois du monde des adultes. Faire l'apprentissage de la vie c'est faire l'apprentissage des règles de la société, c'est à dire de leur transgression. Pour que ce jeu soit possible il faut que la loi, la règle soit un repère et non pas un mur infranchissable car être libre en société c'est être pouvoir en transgresser les règles et les respecter à bon escient. La vie à l'IME doit pouvoir en plus offrir cette liberté pour que les règles ne soient pas un carcan mais la garantie d'un bien vivre ensemble.
Contrairement à ce que l'on se plait parfois à répéter la liberté d'un individu ne finit pas là où commence la liberté d'autrui car on peut être libres ensembles, la liberté se construit à plusieurs.
Le vivre ensemble est souvent ce qui présente souvent le plus de difficultés aux jeunes car l'interaction avec les autres et parasitée par leurs problématiques. Généralement toutes ces petites interactions un peu boiteuses se régulent spontanément entre jeunes et heureusement car les adultes ne peuvent pas tout voir, tout entendre, intervenir partout. Ils sont là pour accompagner, faciliter, rassurer. Par rapport aux petites distorsions aux petits heurts leur rôle est celui d'un pare excitation telle que l'a décrit Freud. Cela consiste à protéger le jeune des excès d'excitation qui risquent de le déborder.
Un exemple : Marvin est là devant moi dans la salle du bas de l'IME, il s'énerve bruyamment car les autres lui auraient parlé méchamment. Marvin est traversé, percuté par ce que font les autres, soit cela l'agresse, soit il y adhère sans limite. Je lui dis alors sur le ton de la confidence « tu as raison, il faut le leur dire : parlez moi gentiment avec une voix calme car sinon cela m'agresse et je m'énerve ». Ce coup-ci cela a suffit.
Cette fonction est d'autant plus importante dans un milieu de soins qu'elle permet aux jeunes d'être accessibles à la proposition éducative. C'est à mon sens dans cet ordre que cela fonctionne. De même Le rôle premier de l'adulte engagé dans une relation d'autorité face à une jeune qui commet une transgression n'est pas de se faire obéir mais de permettre au jeune de sortir au mieux de ce conflit sinon l'interaction risque de s'enfermer dans un cycle d'oppositions stériles. Et j'ajouterais que l'adulte a à se sortir aussi lui-même au mieux du conflit pour que quand les passions sont suffisamment apaisées s'installe un dialogue et que soit envisagé le mode de sanction de la transgression.

La réponse de l'adulte

Dans le milieu éducatif une distinction est faite entre la sanction et la punition.
Il y a la sanction qui marque la limite franchie, l'atteinte au bien vivre ensemble et la punition. La punition est quelque chose de très sérieux qui fait l'objet d'une science du droit : la pénologie. On distingue différentes sortes de punitions selon les buts poursuivis : la peine infamante, la peine rétributive, la peine qui répare, notre société a de plus en plus tendance à promouvoir la peine de relégation. Et dans nos institution on promeut souvent la peine dite à but éducatif. Or au delà de ces distinctions qui ont le mérite de mettre en lumière l'intention de celui qui punit et qui exerce un pouvoir de contrainte, on peut se demander quel est le sens de l'acte de punir. La société éprouve le besoin de se protéger contre ceux qui sortent de ses clous, qui menacent sa paix, la sécurité de ses membres ou leurs biens. Et la réponse est souvent sévère voir implacable mais elle reconnaît un statut particulier à ceux qui ont commis un crime sans intention de le faire ou sans le discernement pour le reconnaître sien, pour se l'attribuer. Ce sont les experts psychiatres qui ont à répondre de l'abolition ou de l'altération du jugement au moment des faits de celui qui est mis en cause. Dans cet IME, combien d'enfants ou adolescents seraient reconnus pleinement responsables de leurs actes ? Alors qu'en est-il de la pratique de punitions à leur encontre ?

Chacun de nous a été confronté à ces moments de crise dans lesquels l'un ou l'autre d'entre eux est en vrac, où tout l'agresse, rien ne peut être entendu. Dans ces moments l'intervention la plus pertinente est celle qui permet un apaisement, une sortie de la crise pendant laquelle le sujet est hors de lui et pendant laquelle le sujet ne reconnaît pas comme siens les actes qu'il vient d'accomplir. Alors vous comprenez bien que dans ces moments là toute intervention trop autoritaire risque de provoquer une surenchère qui va peut-être mener à la crise clastique qui met tout le monde en insécurité et angoisse fortement les autres jeunes.
De plus le risque est que lorsque les interventions des adultes passent souvent en force, cela peu instaurer entre les enfants le même style de relation. La force est faite pour rassurer.
Les enfants nous l’enseignent au besoin. Ainsi Émilie, une spécialiste en matière d’autorité, vous en conviendrez, m’expliquait il y a peu que jouant à l’institutrice elle ne criait pas toujours sur celui qui désobéissait car souvent ce qu’il faisait était du à son mal être et de lui crier dessus n’arrangeait rien mais au contraire en rajoutait.

La sanction
La sanction telle que le terme est employé actuellement a en réalité le sens de punitions. Il s'agit d'une mesure comportant des désagréments imposés en réponse à un comportement portant atteint aux règles du vivre ensemble. Le terme de punition est connoté d'une dimension morale voire moralisante et culpabilisante.
Bien souvent les sanctions sont dites éducatives sont fondée sur la réparation par exemple le travail d'intérêt général et constituent toujours pour le jeune une forme de pénibilité imposée.
A l'origine le terme de sanctions recouvrait uniquement l'identification d'un acte. Par exemple la sanction d'un examen peut être la réussite ou l'échec. Le principe directeur de la sanction est de différer de la réponse à la transgression. Le fait que le professionnel ne prononce pas la sanction lui-même mais sollicite la décision de membres de l'encadrement hiérarchique constitue une façon de différer la réponse.

Cette notion de temporalité est très importante particulièrement pour des enfants en difficulté. L'impératif de respect de la règle est le support de l'interaction qui se joue avec le jeune et non l'objectif à atteindre immédiatement. Le professionnel doit viser à ce que le jeune sorte du conflit sans trop de perte. Son engagement relationnel signifie que le respect de la règle devient second au regard du souci de trouver une façon de traiter le conflit sans que le jeune perde la face ou/et soit gagné par une violence incontrôlable. La transgression sera suivie d'une reprise ultérieure, en un temps où elle ne sera plus vécue comme une atteinte à son intégrité. En même temps il faut que ce ne soit pas trop tard, que cela survienne quand cela a encore du sens, sinon cela vient faire consister une institution implacable qui ne lâche rien en revenant à une faute antérieure, dans une temporalité qui n'est pas celle du jeune, effaçant peut-être les progrès opérés depuis.
De plus parfois l'attente de la sanction peut être trop angoissante pour le jeune et donc être contre-productive.
B. Lamothe              ( janvier 2016)

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