L'autorité, la punition
J'ai fait cette intervention devant l'ensemble du personnel de L'Institut Médico-Educatif pour inaugurer une réflexion d'équipe sur la double question de l'autorité et de la punition.
Je m’adressais autant aux chauffeurs des bus de ramassage qu'aux éducateurs spécialisés et à mes collègues psychologues. J'ai été sollicité car ma position de thérapeute des enfants et adolescents est un peu en dehors de l'équipe. La confidentialité des noms est préservée.
Si par cas vous me citiez, ce dont je serais très honoré, merci de préciser comme source l'adresse de mon blog.
J'ai fait cette intervention devant l'ensemble du personnel de L'Institut Médico-Educatif pour inaugurer une réflexion d'équipe sur la double question de l'autorité et de la punition.
Je m’adressais autant aux chauffeurs des bus de ramassage qu'aux éducateurs spécialisés et à mes collègues psychologues. J'ai été sollicité car ma position de thérapeute des enfants et adolescents est un peu en dehors de l'équipe. La confidentialité des noms est préservée.
Si par cas vous me citiez, ce dont je serais très honoré, merci de préciser comme source l'adresse de mon blog.
Plan :
Les effets
de la loi dans le psychisme humain ; le surmoi
Ne pas être
seul
La
spécificité des jeunes accueillis à l'IME
La
transgression
La réponse
de l'adulte
La sanction
L'autorité,
la punition
Les effets de
la loi dans le psychisme humain
La loi c'est ce
qui s'applique à tous y compris à l'adulte, sinon c'est l'arbitraire, le
caprice du plus fort. La loi d'un seul n'est pas la loi symbolique structurante,
qui permet au sujet de se construire. Freud a écrit dans son
ouvrage »Totem et tabou » une fiction pour en expliquer le rôle dans
le psychisme humain. Il décrit un temps antérieur à la société où le père de la
horde n'était pas soumis à la loi et ce père jouisseur s'accaparait les femmes.
Les fils s'allient et le tuent mais par culpabilité et crainte superstitieuse d’une
rétorsion ils posent l'interdit de l'inceste. : La sœur, la mère sont
interdites du coup toutes les autres femmes sont autorisées. C'est cela
l’œdipe, un interdit et une ouverture au monde, et cela se transmet de
génération en génération. Mais qu'est-ce qui se transmet?
Freud a
théorisé un fonctionnement du psychisme humain partagé entre trois
instances : le Moi, le ça et le Surmoi. Le Moi est l'instance consciente
il est pris en étau entre la poussée constante du ça qui serait le réservoir des pulsions et les exigences du
Surmoi. Freud a dit que le surmoi était l'héritier, la conséquence de l’œdipe. C'est
à dire que l'enfant incorpore les interdits posés par les parents dans sa
personnalité et que ces interdits sont représentés dans la personnalité par une
instance que Freud a désignée comme le Sur-moi.
La force du
surmoi ne tient pas dans la nature des interdits ou leur étendue mais dans le
poids donné à ces interdits par les parents.
Les parents
énoncent les interdits mais surtout ils transmettent une attitude face à ces
interdits, ils leur donnent un certain poids. Est-ce que sont des repères, ou
un absolu écrasant ? En fait les parents transmettent à l'enfant leur
propre rapport à la loi c'est à dire que ce qui se transmet d'une génération à
l'autre c'est du côté du surmoi, et comme le surmoi est inconscient, ce qui se
transmet est de l'ordre de l’inconscient. La transmission se fait d’inconscient
à inconscient. Le poids que l'on donne à une règle à l'autorité tient à quelque
chose qui nous est inconscient même si on rationalise l'attitude que l'on a vis
à vis des enfants.
Pourquoi je
vous dis cela, et bien pour vous faire entendre que les enjeu en matière
d'exercice de l'autorité ne sont pas tous rationnels.
Alors tout
serait joué puisque cela nous échappe en partie?
Non, mais cela
remet à leur place les certitudes que l'on peut avoir, cela éclaire pourquoi
l'exercice de l'autorité est quelque chose de compliqué. Celui qui l'exerce
subit la pression de son propre surmoi qui lui commande de réussir dans cet
exercice de l'autorité ou pire qui ne lui en donne pas les moyens en
contradiction avec son désir conscient.
Bon je ne vous
engage pas à faire une psychanalyse car cela prend beaucoup de temps et ce
serait absolument abusif, mais vous pouvez repérer ce qui ne marche pas, les
erreurs que vous répétez. La répétition, ça c’est un indice précieux, c'est le
signe de quelque chose d'inconscient qui insiste et qui de dévoile dans ses
effets.
On a souvent du
bénéfice à prendre conscience de ses attitudes parfois ambivalentes ou au
contraire implacables qui sous-tendent son rapport à l'autorité, cela permet de
faire autrement, d'être plus souple. Face aux jeunes chacun est renvoyé à ses
propres expériences, son propre rapport à l'autorité.
Ne pas être
seul
C'est pourquoi
le travail en équipe a son importance car les différents styles se tempèrent,
permettent un jeu.
Chacun est
légitimé par la fonction qu'il remplie au sein de l'institution,
Nous voici
devant une grande question : la légitimité de l'autorité. Non pas la façon dont
chacun dans le secret de sa dialogue intérieur se sent plus ou moins sur de
lui, ça nous en avons parlé, mais la légitimité que nous recevons, que nous
incarnons.
Car cela
s’incarne, cela se joue avec le corps, comme un rôle au théâtre. On n’est pas
le chef, on en fait fonction. Croire le contraire a un petit côté délirant
certains dictateurs font cela très bien.
Le rôle que
l’on joue vient de la place institutionnelle que l’on occupe, que l'institution
nous a confiée. Cela parait bateau de le dire mais ce n’est pas sans
conséquences car les buts que l’on poursuit ne sont pas les mêmes si on est
chauffeur au volant d’un véhicule, éducateur dans un groupe ou alors
psychothérapeute en séance individuelle.
Le chauffeur ne
peut pas lâcher son volant pour aller se pencher sur cet ados qui s’agite,
l’éducateur sera attentif au malaise qui s’exprime par cette agitation
perturbatrice d’un groupe qu’il ne perd pas de vue au risque de faire le grand
écart et le thérapeute sera en séance soucieux de ne pas être réduit à des
positions éducatives. Pour autant il ne s'agirait pas que l'autorité repose sur
les épaules des seuls éducateurs qui risqueraient d'être amenés à des positions
de maintient de l'ordre qui les feraient vivre comme des persécuteurs par les
enfants.
Chacun joue sa
partition comme dans un orchestre et n’a pas besoin de voir les autres pour
savoir si que ce qu’il fait trouve sa place dans l’ensemble. Mais pour cela il
faut s'accorder avec les collègues sinon c’est la cacophonie et la débandade.
Bon la
métaphore de l’orchestre a ses limites car il s’agit davantage d’une harmonie
et d’une fluidité des interprétations que d’une virtuosité car il n’y pas de
partition écrite, c’est une improvisation collective. L’avantage c’est que les
couacs individuels sont régulés par l'équipe et peuvent même avoir un effet
créatif.
Les notions
d’improvisation, de ratage mais de la bonne façon sont importantes dans
l’exercice de l’autorité tel qu’il me semble devoir se pratiquer dans une
institution à but thérapeutique.
La
spécificité des jeunes accueillis à l'IME.
Ce que je vous
ai expliqué à propos du surmoi concerne les personnes dont la personnalité
s'est structurée assez banalement sur un mode névrotique mais il n'en est pas
de même pour les enfants psychotiques. C'est à dire qu'ils n'ont pas de surmoi
œdipien mais ont un surmoi archaïque. Freud qui est le premier à concevoir la
notion de surmoi faisait de celui-ci la conséquence de l’œdipe, Mélanie Klein
qui est de la génération suivante de psychanalystes et qui a décrit les stades
primitifs de la formation de la personnalité a théorisé l'existence d'un surmoi
archaïque lié aux premières exigences parentales, par exemple lors de
l'apprentissage de la propreté.
Le petit enfant
cède aux exigences parentales du fait de sa dépendance et de la supériorité de
l'adulte qui lui impose des contraintes. Ce qui fonctionne alors c'est une
relation calquée sur la loi du talion œil pour œil, dent pour dent, donc au
début de la vie le représentant de l'autorité est extérieur alors que pour les
névrosés il s'incorpore à la personnalité durant l’œdipe.
Cela ne fait
pas du psychotique qui en est resté à un surmoi archaïque un être incontrôlable
en l'absence d'autorité. Cela en partie parce que ce surmoi archaïque s'est mis
en place à un age où enfant il n'était pas de taille face à l'adulte. Comme
tout enfant il est dans un rapport de d'infériorité à l'autorité d'autant que
prennent le relais des identifications : par exemple Christophe qui se
décrit comme « un gentil ». Alors il fait le gentil, vous comprenez
ce que cela a de plaqué, de plus c'est une injonction difficile à tenir alors
quand il y échoue son agressivité se retourne contre lui-même, au risque du
passage à l'acte suicidaire.
Pour le
psychotique l'adulte de l'institution qui se montre trop exigent peu facilement
incarner un Autre tout puissant, féroce à l'image de son surmoi archaïque. Et
cela peut instaurer un style de relation que reproduisent les jeunes entre eux.
De plus ce sont
des enfants qui ont toujours des traits paranoïaques avec le sentiment que
l'Autre le surveille.
Du coup le
regard a une importance particulière, il est menaçant. Exiger d'un enfant
psychotique qu'il vous regarde c'est mettre l'accent sur le regard dans sa
dimension persécutrice et c'est d'une grande violence.
La
transgression
Dans la vie
nous sont confrontés rarement à des lois, car elles définissent principalement
ce qui est interdit, beaucoup plus souvent à des règlements car ils décrivent
non seulement ce qui est interdit mais ce qu'il faut faire et nous sommes
confrontés le plus souvent aux règles implicites de relation avec les autres,
aux règles sociales. Les règles sociales sont implicites, souples et mouvantes
et fixent comment il faut se comporter avec autrui, en société, suivant avec
qui et dans quel contexte.
Grandir c'est
faire sans cesse de nouveaux apprentissages, repousser sans cesse les limites.
C'est le propre de l'adolescence il ceux que nous prenons en charge sont aussi
des adolescents qui ont besoin eux aussi de faire leur apprentissages, de se
frotter aux lois du monde des adultes. Faire l'apprentissage de la vie c'est
faire l'apprentissage des règles de la société, c'est à dire de leur
transgression. Pour que ce jeu soit possible il faut que la loi, la règle soit
un repère et non pas un mur infranchissable car être libre en société c'est
être pouvoir en transgresser les règles et les respecter à bon escient. La vie
à l'IME doit pouvoir en plus offrir cette liberté pour que les règles ne soient
pas un carcan mais la garantie d'un bien vivre ensemble.
Contrairement à
ce que l'on se plait parfois à répéter la liberté d'un individu ne finit pas là
où commence la liberté d'autrui car on peut être libres ensembles, la liberté
se construit à plusieurs.
Le vivre
ensemble est souvent ce qui présente souvent le plus de difficultés aux jeunes
car l'interaction avec les autres et parasitée par leurs problématiques.
Généralement toutes ces petites interactions un peu boiteuses se régulent
spontanément entre jeunes et heureusement car les adultes ne peuvent pas tout
voir, tout entendre, intervenir partout. Ils sont là pour accompagner,
faciliter, rassurer. Par rapport aux petites distorsions aux petits heurts leur
rôle est celui d'un pare excitation telle que l'a décrit Freud. Cela consiste à
protéger le jeune des excès d'excitation qui risquent de le déborder.
Un exemple : Marvin
est là devant moi dans la salle du bas de l'IME, il s'énerve bruyamment car les
autres lui auraient parlé méchamment. Marvin est traversé, percuté par ce que
font les autres, soit cela l'agresse, soit il y adhère sans limite. Je lui dis
alors sur le ton de la confidence « tu as raison, il faut le leur dire :
parlez moi gentiment avec une voix calme car sinon cela m'agresse et je
m'énerve ». Ce coup-ci cela a suffit.
Cette fonction
est d'autant plus importante dans un milieu de soins qu'elle permet aux jeunes
d'être accessibles à la proposition éducative. C'est à mon sens dans cet ordre
que cela fonctionne. De même Le rôle premier de l'adulte engagé dans une
relation d'autorité face à une jeune qui commet une transgression n'est pas de
se faire obéir mais de permettre au jeune de sortir au mieux de ce conflit
sinon l'interaction risque de s'enfermer dans un cycle d'oppositions stériles.
Et j'ajouterais que l'adulte a à se sortir aussi lui-même au mieux du conflit
pour que quand les passions sont suffisamment apaisées s'installe un dialogue
et que soit envisagé le mode de sanction de la transgression.
La réponse
de l'adulte
Dans le milieu
éducatif une distinction est faite entre la sanction et la punition.
Il y a la
sanction qui marque la limite franchie, l'atteinte au bien vivre ensemble et la
punition. La punition est quelque chose de très sérieux qui fait l'objet d'une
science du droit : la pénologie. On distingue différentes sortes de
punitions selon les buts poursuivis : la peine infamante, la peine
rétributive, la peine qui répare, notre société a de plus en plus tendance à
promouvoir la peine de relégation. Et dans nos institution on promeut souvent
la peine dite à but éducatif. Or au delà de ces distinctions qui ont le mérite
de mettre en lumière l'intention de celui qui punit et qui exerce un pouvoir de
contrainte, on peut se demander quel est le sens de l'acte de punir. La société
éprouve le besoin de se protéger contre ceux qui sortent de ses clous, qui
menacent sa paix, la sécurité de ses membres ou leurs biens. Et la réponse est
souvent sévère voir implacable mais elle reconnaît un statut particulier à ceux
qui ont commis un crime sans intention de le faire ou sans le discernement pour
le reconnaître sien, pour se l'attribuer. Ce sont les experts psychiatres qui
ont à répondre de l'abolition ou de l'altération du jugement au moment des
faits de celui qui est mis en cause. Dans cet IME, combien d'enfants ou
adolescents seraient reconnus pleinement responsables de leurs actes ?
Alors qu'en est-il de la pratique de punitions à leur encontre ?
Chacun de nous
a été confronté à ces moments de crise dans lesquels l'un ou l'autre d'entre
eux est en vrac, où tout l'agresse, rien ne peut être entendu. Dans ces moments
l'intervention la plus pertinente est celle qui permet un apaisement, une
sortie de la crise pendant laquelle le sujet est hors de lui et pendant
laquelle le sujet ne reconnaît pas comme siens les actes qu'il vient
d'accomplir. Alors vous comprenez bien que dans ces moments là toute
intervention trop autoritaire risque de provoquer une surenchère qui va
peut-être mener à la crise clastique qui met tout le monde en insécurité et
angoisse fortement les autres jeunes.
De plus le
risque est que lorsque les interventions des adultes passent souvent en force,
cela peu instaurer entre les enfants le même style de relation. La force est
faite pour rassurer.
Les enfants
nous l’enseignent au besoin. Ainsi Émilie, une spécialiste en matière
d’autorité, vous en conviendrez, m’expliquait il y a peu que jouant à
l’institutrice elle ne criait pas toujours sur celui qui désobéissait car
souvent ce qu’il faisait était du à son mal être et de lui crier dessus
n’arrangeait rien mais au contraire en rajoutait.
La sanction
La sanction
telle que le terme est employé actuellement a en réalité le sens de punitions.
Il s'agit d'une mesure comportant des désagréments imposés en réponse à un
comportement portant atteint aux règles du vivre ensemble. Le terme de punition
est connoté d'une dimension morale voire moralisante et culpabilisante.
Bien souvent
les sanctions sont dites éducatives sont fondée sur la réparation par exemple
le travail d'intérêt général et constituent toujours pour le jeune une forme de
pénibilité imposée.
A l'origine le
terme de sanctions recouvrait uniquement l'identification d'un acte. Par
exemple la sanction d'un examen peut être la réussite ou l'échec. Le principe
directeur de la sanction est de différer de la réponse à la transgression. Le
fait que le professionnel ne prononce pas la sanction lui-même mais sollicite
la décision de membres de l'encadrement hiérarchique constitue une façon de
différer la réponse.
Cette notion de
temporalité est très importante particulièrement pour des enfants en
difficulté. L'impératif de respect de la règle est le support de l'interaction
qui se joue avec le jeune et non l'objectif à atteindre immédiatement. Le
professionnel doit viser à ce que le jeune sorte du conflit sans trop de perte.
Son engagement relationnel signifie que le respect de la règle devient second
au regard du souci de trouver une façon de traiter le conflit sans que le jeune
perde la face ou/et soit gagné par une violence incontrôlable. La transgression
sera suivie d'une reprise ultérieure, en un temps où elle ne sera plus vécue
comme une atteinte à son intégrité. En même temps il faut que ce ne soit pas
trop tard, que cela survienne quand cela a encore du sens, sinon cela vient
faire consister une institution implacable qui ne lâche rien en revenant à une
faute antérieure, dans une temporalité qui n'est pas celle du jeune, effaçant
peut-être les progrès opérés depuis.
De plus parfois
l'attente de la sanction peut être trop angoissante pour le jeune et donc être
contre-productive.
B. Lamothe ( janvier 2016)
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