Intervention faite lors d'un atelier de criminologie lacanienne à Bordeaux en mars 2016.
Quand on veut faire parler l’enfant
Le recueil de la parole de l’enfant par les
enquêteurs ou la justice a toujours été problématique. L’affaire D’Outreau a
illustré l’effet désastreux d’une mauvaise prise en compte de la parole de
l’enfant et de méthodes de son recueil pour le moins sujettes à caution.
Pourtant des repères méthodologiques
existaient depuis quelques temps et avaient abouti à la nécessité que le premier
témoignage des enfants soit filmé pour ne pas être répété et qu’il soit réalisé
par des adultes ayant suivi une formation spécifique.
Je vous propose de revenir dans un
premier temps sur les repères méthodologiques donnés par M. Van Gijseghem un
canadien dont les travaux ont orienté le recueil de la parole de l’enfant lors
des enquêtes de police et posé la question de la crédibilité de la parole de
l’enfant, puis dans un second temps plus théorique nous examinerons la parole
de l’enfant avec l’éclairage de la psychanalyse nous terminerons par l’analyse
clinique faite par Francesca Biagi Chaï
du témoignage d’un des enfants lors de l’affaire d’Outreau.
Premier repères
méthodolgiques
Professeur
Titulaire à l’Université de Montréal où il a enseigné principalement, depuis
1969, la psychologie du développement et la psychopathologie M. Van Gijseghem
a fait de la recherche sur l’abus sexuel et sur le témoignage de l’enfant,
écrivant de nombreux articles et ouvrages sur le sujet.
M. Van Gijseghem donne au tout début du
dévoilement une importance cruciale : la première fois que l'enfant parle dans
un contexte officiel est un moment qu'il qualifie de névralgique puisque sa
parole n'est pas encore contaminée par les questions des enquêteurs. Il faut
donc un recueil minutieux et respectueux d'une méthodologie rigoureuse
garantissant le respect de la parole de l'enfant. Il a été établi que le
premier récit est le plus fiable et que les récits suivants sont des
reconstructions de plus en plus contaminées. Bien souvent plus la procédure se
déroule plus le doute s'installe et en même temps plus le récit de l'enfant se
modifie.
Le problème de la contamination du
discours de l'enfant.
M. Van Gijseghem souligne que ceux qui
interrogent l'enfant ont un double mandat d'investigation et de protection et
donc leur investigation n'est plus objective car ils entendent l'enfant en
fonction d'une hypothèse. C'est ce que l'on a nommé l'effet Rosenthal : les
recherches à partir d'une hypothèse la vérifient toujours. Donc pour recueillir
les données il faut s’affranchir de toute hypothèse pour éviter d'être dans une
lecture impliquée. M. Van Gijseghem va
jusqu'à parler de la nécessité d'une forme d'asepsie nécessitant que celui qui
interroge l'enfant ait pour seule information qu'il y a quelque chose
d'inadéquat sur le plan sexuel car ce que l'on cherche inconsciemment influence
l'enfant et l'adulte. Le professionnel devra s'imposer l'hypothèse nulle
c'est-à-dire intégrant toutes les possibilités contradictoires enfin d’interroger
l'enfant de façon aussi respectueuse que possible. On ne peut éviter cependant
que l’enfant n’ait déjà été interrogé par des adultes, mais un aménagement a été
trouvé en filmant la première déposition de l’enfant afin de ne pas le
soumettre à la lourdeur d’une succession d’interrogatoires.
Le problème de la validité
La justice a du mal à s’adapter à la réalité
de ce qu’est un enfant. Les experts ont donc un rôle pédagogique face au juge.
Celui-ci a plutôt tendance à attendre de l'enfant un discours clair cohérent
consistant, dit avec certitude et restant au plus près des faits. Or quand on
écoute un enfant surtout petit c'est tout le contraire il ne peut qu'hésiter
tarder à parler être confus c'est à l'expert que revient la tâche pédagogique
de faire prendre en compte au juge la réalité de ce qu'est un enfant. M. Van Gijseghem nous dit que l'enfant n'a pas
une bonne mémoire des détails périphériques contrairement à l'adulte mais
lorsqu'on l'interroge il ne sait pas dire qu'il ne sait pas alors il construit
une réponse pour répondre à la demande de l'adulte, à ce qu'il suppose que
celui-ci attend de lui.
À quoi cela
est-il dû ? L’éclairage de la psychanalyse
C’est dû d'une part sans doute à
l'immaturité de l'enfant, mais beaucoup plus à sa position de dépendance
vis-à-vis de l'adulte. Freud a montré que le Surmoi de l'enfant était la
résultante de l'intégration dans sa personnalité des interdits parentaux, de l'éducation
qu'il lui avait donnée. Freud a montré que le surmoi est en grande parti
inconscient.
Lorsque l'on pose plusieurs fois la même
question à un enfant celui-ci se demande inévitablement ce qu'on lui veut, ce
que l'on attend de plus que sa première réponse. La pression à laquelle l'autre
le soumet induit l'idée que sa première réponse doit être fausse ou
insuffisante. L'enfant qui n'est pas suffisamment assuré face à cette figure
d'autorité, se met à chercher à satisfaire l'intention qu'il prête à l'Autre,
il se met à broder, il invente car dire qu’il ne sait pas serait affronter
l’adulte.
De plus un des risques fréquents est que des
questions elles-mêmes suggèrent les réponses cela a été vérifié lors des
campagnes faites dans les écoles auprès des enfants pour prévenir les abus sexuels
commis par des adultes voir par les parents. Certains enfants pour qui de telles
choses n’étaient pas pensables auparavant ont vécu quasiment une levée du tabou
de l’inceste dans une mise à jour de leur fantasme inconscient, alors ils ont
dit que cela leur était arrivé. Car parfois pour l’enfant la frontière entre
imaginaire et réalité est bien mince.
Dans sa relecture de l’œuvre de Freud, Jacques
Lacan en est arrivé à poser que l’inconscient du sujet c’est le discours de
l’Autre, du grand Autre, Autre écrit avec un A majuscule. Car Lacan distingue
les petits autres (écrit avec un a minuscule) qui sont les pairs, les semblables auxquels le sujet s’identifie
sur l’axe imaginaire, du grand Autre que Lacan écrit donc avec un A majuscule. L’Autre
désigne chez Lacan un lieu, le lieu de l'Autre où se déposent les signifiants
refoulés. Il y a donc dans un même mouvement naissance du sujet et de l'Autre, dans
un rapport d’aliénation constituante.
Je vais un peu entrer dans les détails.
L’enfant nouveau-né est un prématuré en
regard des petits des animaux. En effet il est pour de nombreuses années dans
une dépendance totale à sa mère. Par ses pleurs le nourrisson manifeste un inconfort
dont il ignore la nature, c’est la réponse de la mère qui va interpréter ses
pleurs comme la manifestation d’un besoin. Mais la mère fait beaucoup plus :
elle va entendre dans la manifestation de ce besoin une demande à laquelle elle
va répondre par ses propres signifiants par exemple elle va y voir une demande
d’amour à laquelle elle va répondre. Lacan écrit dans son séminaire VI dont le
titre est « le désir et son interprétation » qu’il y a identification du sujet
à l’Autre de la demande, en tant que celui-ci est tout-puissant.
Pour Lacan s’il y a omnipotence il serait
abusif de la mettre du côté du sujet comme le font les psychologues alors que
l’omnipotence dont il s’agit est celle de l’Autre, du grand Autre, en tant que
ce dernier dispose de la somme des signifiants.
Donc c’est de l’Autre tout-puissant que
viennent les signifiants qui vont percuter l’enfant, il y a une assignation de
celui-ci par des paroles telles que « tu es mon fils » mais aussi dans
le pire : « tu es méchant » etc.… L’inconscient pour le Lacan des
derniers séminaires est constitué de ces signifiants que l’enfant a reçus de
l’adulte et qui sont venus l’épingler le percuter.
Le risque quand on interroge un enfant
est de l’amener à se ranger sous les signifiants auxquels on l’attend :
d’enfant victime, d’enfant abusé, d’enfant maltraité, car alors l’enfant
risque d’en rajouter sur ce versant, jouant le rôle qui lui est assigné.
L’adulte qui interroge l’enfant est en
position d’autorité il est pour l’enfant celui qui sait et dans la dépendance
duquel il est, donc celui qui est capable de faire consister dans la rencontre
avec l’enfant ce grand Autre tout-puissant. Aussi l’adulte doit-il s’efforcer
de mettre de coté autant qu’il se peut ses propres fantasmes ses propres intuitions
pour ne poser que des questions ouvertes et parfois ne se contenter que des paroles
allusives de l’enfant. C’est une position éthique bien difficile à tenir car il
y a la commande sociale d’une révélation de ce qui s’est passé mais l’adulte doit
savoir laisser à l’enfant la possibilité d’une parole libre.
l’enfant psychotique
L’adulte qui rencontre l’enfant ne sait à
priori pas exactement à quel type de grand Autre ce dernier a eu à faire dans
son histoire et donc il ne sait pas vers quoi il pousse l’enfant en prenant le
risque d’occuper la place de ce grand Autre.
Et c’est encore plus vrai pour l’enfant
psychotique
Car la question de la parole de l’enfant
psychotique est encore plus complexe, car l’enfant psychotique a un rapport très
précaire au symbolique, pour lui le mot est l’équivalent de la chose.
Une conséquence de cette précarité du
rapport au symbolique est que l’enfant psychotique est bien en peine de nouer
des identifications symboliques mais par contre il s’inscrit dans des identifications
imaginaires aux petits autres. Ce sont des bricolages fragiles car ils peuvent
toujours être mise en échec, mais ils permettent aux sujets psychotiques de
mener une vie comme les autres, de passer tout au plus pour de sujets ayant des
bizarreries, tant qu’ils n’ont pas décompensé.
De plus le grand Autre auquel l’enfant
psychotique a à faire et un grand Autre archaïque, féroce, toujours menaçant. Lacan en arrivera à dire que ce n’est pas le
sujet psychotique qui est fou mais son grand Autre qui le persécute (il médit
de lui), l’espionne (toutes les voitures qui passent devant chez lui ont des
antennes), lui parle (les voix entendues dans le délire). Le névrosé lui s’adresse à ce grand autre
quand il parle tout seul, mais il a conscience de faire les questions et les
réponses.
Et donc s’attendre à ce que l’enfant même
non délirant mais peut-être psychotique puisse dire une autre vérité objective que
sa vérité subjective est un leurre.
La métonymie
La pensée de l’enfant psychotique passe
parfois du coq à l’âne sur le mode de la métonymie c’est-à-dire qu’elle bascule
d’un signifiant à l’autre par simple contiguïté. Francesca Biagi Chaï la décrit
à l’œuvre dans la parole d’enfant au départ de l’affaire d’Outreau.
Je ne reviendrai pas dans les détails sur
l'affaire d’Outreau car nous pourrions y passer plusieurs séances.
Rappelons-nous cependant que ça se passe
en décembre 2000 prés de la Belgique où peu de temps avant l'affaire Dutrou
avait marqué les esprits.
Les trois enfants du couple constitué de
Myriam Badaoui et de Thierry Delay ainsi que le fils aîné de Myriam Badaoui
avaient été placé dans différentes familles d'accueil pour des problèmes de
mauvais traitements. L'aîné des enfants Delay alors âgés de huit ans évoque à
sa gardienne des abus sexuels et met en cause successivement six autres adultes
qui habitent la même cité et pour plusieurs le même immeuble que ses parents.
Les déclarations des enfants et les aveux
de Myriam Badaoui conduisent le juge Monsieur Burgaud à entendre les autres
adultes mis en cause. Tous nient sauf le couple Delplanque-Grenon qui reconnaît
les faits et confirme les propos de Myriam Badaoui. L'ensemble prend l’allure d’un
réseau de pédophiles s'étendant jusqu'à la Belgique.
En juillet 2004 à l'issue du premier
procès 15 enfants sont déclarés victimes de viols et d'agressions sexuelles, 10
adultes sont condamnées et sept sont acquittés.
Le couple Badaoui Delay ne fait pas
appel. Les autres condamnés font appel ce qui est jugé le 18 novembre 2005 et
le 1er décembre un verdict d'acquittement général pour l'ensemble des accusés
est rendu par le jury. L'affaire d'Outreau sera qualifiée de fiasco judiciaire
et sera suivie d'une enquête parlementaire mise en place pour essayer de
démêler comment on avait pu en arriver là.
Tout était parti des accusations
formulées par les enfants, les experts psychologues qui avaient conclu à leur
crédibilité seront tout aussi vigoureusement remis en cause que le juge Burgaud.
La commission d'enquête parlementaire
mettra entre autres en évidence combien la parole des enfants avait été
recueillie dans les pires conditions. Donc de toute façon les experts arrivaient
après que le terrain est été piétiné par un troupeau d'éléphants.
Dans une conférence donnée en 2011 à
Amiens sous le titre "le passage à l'acte, hasard ou nécessité"
Francesca Biagi Chaï apporte un éclairage clinique sur la parole de l'enfant
psychotique. Cette conférence et plein d'autres, toutes aussi précieuses, peut
être écoutée sur radio-a.com.
Elle souligne qu'il y a une différence
fondamentale entre le névrosé et le psychotique car là où le névrosé met un
symptôme le psychotique laisse un trou et doit mettre un objet et s'il n'a pas
cet objet à sa disposition il arrache cet objet dans l'autre ou dans le monde.
Et elle insiste pour que cette articulation clinique soit posée de façon
fondamentale car cela mène à une position politique : comment considère-t-on la
parole aujourd'hui ? Soit on la considère comme un élément qui est donné au
sujet, un instrument de communication dont il se sert et à ce moment-là on
entre dans les DCM, les grilles, les échelles ou bien on considère que le sujet
est fondé dans la parole. Francesca Biagi Chaï nous somme de choisir.
Considérer le sujet comme fondé dans la parole va impliquer de rechercher les
coordonnées signifiantes du passage à l'acte.
Elle souligne qu'aujourd'hui on parle du
délire mais qu'on n'y croit pas et elle prend pour exemple l'affaire d'Outreau
sur laquelle elle s'est penchée avec un intérêt non démuni de compétences comme
en témoigne son ouvrage "le cas
Landru à la lumière de la psychanalyse".
Francesca Biagi Chaï nous dit que c'était
une famille incestueuse et donc vraiment de la pratique courante. Elle s'appuie
sur les livres qui ont paru et qui rapportent les propos du premier enfant qui
parle. Elle dit que un enfant qui à n'en pas douter n'est pas névrosé et qui
reçoit le traumatisme de l’inceste avec sa structure.
Il est placé chez une gardienne à qui il
laisse entendre un jour qu'il est dans relation incestueuse avec ses parents.
Il en dit quelque chose à la personne qui le garde, elle lui demande si papa le
touche, il dit « oui ». Francesca Biagi Chaï insiste sur cette question
au combien étonnante qui montre qu'on n'est plus capable de s'étonner et que
c'est pour cela qu'il faut apprendre à entendre. Cette dame lui répond alors «
et est-ce qu'il n'y avait pas d'autres qui le font ? »
Francesca Biagi Chaï, qui nous enseigne,
souligne que c'est une question métonymique et comme la métonymie va bien au
sujet psychotique alors l'enfant répond « oui : maman », « et tes frère
aussi ? – Mes frères aussi ». « Il y a des gens aussi ? » –«
oui il y a des gens aussi ». « Il y a des voisins aussi ? » -
« Oui il y a des voisins aussi ». L'enfant va à l'école où l'on
commence à parler de ça autour de lui et Francesca Biagi nous dit que cela s'appelle une intoxication
par les mots, l'enfant psychotique est intoxiqué par les mots de l'autre et
qu'il y répond. Alors quand un copain lui dit « mon œil, pourquoi pas la
boulangère ? », alors il répond « mais oui, la boulangère aussi » ; un
copain l'interpelle « ta famille c'est la bande à Dutrou ?» - « Oui c'est
la bande à Dutrou ». « Ils n’ont quand même pas tué quelqu'un ? »
« Si, ils ont tué une petite fille. » Certains se rappelleront
peut-être la photo de la pelle mécanique entrain de retourner le jardin dans
l'espoir de retrouver le corps d'une fillette de cinq ans qui n'a même pas
existé. Pourquoi ?
Simplement nous dit Francesca Biagi Chaï,
parce que le délire de cet enfant a été impensable. C'est-à-dire qu'il n'était
pas assez fou pour qu'on le prenne pour fou alors que son rapport à la langue,
son trouble du langage était suffisant pour qu'il s'engouffre dans toutes les
métonymies qui lui étaient proposées. Francesca Biagi Chaï nous invite à faire
l'effort de saisir cette forme de pensée, de rapport au signifiant, qui n'est
pas celle du névrosé et qui est très difficile à saisir. C'est pour cela que
nous devons faire ce travail qu'elle qualifie de titanesque.
En fait les dires de cet enfant révélaient
son trauma qu'il répercutait ce qui n'a pas été perçu et qui est passé pour
toutes autres choses auxquelles on a cru.
B. Lamothe (février
2016)
- Hubert Van GIJSEGHEM publie en 1988,
chez Méridien: “La personnalité de l’abuseur sexuel”. Méridien, 1992, “L’enfant mis à nu”, sous-titré:
“L’allégation d’abus sexuel: la recherche de la vérité”. Méridien, 1999, “Us et
abus de la mise en mots en matière d’abus sexuel”.
- Francesca Biagi-Chaï ; 2014 ;
Le cas Landru à la lumière de la psychanalyse ; Editions Imago (Préface de
Jacques-Alain Miller).
- Francesca Biagi-Chaï « Le passage à l'acte, hasard ou
nécessité ? » conférence donnée à Amiens le 7 mai 2011. (à écouter sur le
site radio-a.com)

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